En septembre 2020, l’Université Paris-Saclay (UPSaclay) a obtenu la 14ème place dans l'édition 2020 du fameux « classement de Shanghaï ». Un an plus tard, elle a même gagné encore une place dans le 2021 Academic Ranking of World Universities. La presse s'en est fait largement l'écho et évidemment on a pu entendre un concert de cocoricos et depuis lors, ce classement est largement exploité à des fins de marketing pour vanter l'excellence de l'UPSaclay et, plus généralement, de la « Silicon Valley à la française », concept qui s'était fait oublier quelque peu mais est revenu sur le devant de la scène.

Essayons d'y voir un peu plus clair.

Ce classement a été créé en 2003 par l'Université Jiao Tong de Shanghaï – dans le but de savoir où envoyer ses étudiants et avec quels partenaires étrangers engager des accords – et est établi annuellement depuis 2009 par le cabinet Shanghai Ranking Consultancy. Il passe en revue environ 1800 établissements académiques pour en sélectionner les 1000 meilleurs.

Bien que sa valeur soit très contestée par les acteurs académiques, il n'en sert pas moins de référence pour les étudiants à travers le monde pour sélectionner les universités et grandes écoles les plus prestigieuses.

En 2016, des simulations plaçaient l'UPSaclay au 26ème rang du classement de Shanghaï et c'était à l'époque où Polytechnique et ses satellites (ENSTA Paris, ENSAE Paris, Télécom Paris et Télécom SudParis) en faisaient encore partie. Les dirigeants de l'UPSaclay avaient alors comme ambition suprême d'atteindre la 20ème place de ce classement. Quel est donc le tour de passe-passe qui a fait passer l'UPSaclay de la 26ème à la 14ème puis à la 13ème place, malgré la défection du « camp » de Polytechnique, qui a formé l'Institut Polytechnique de Paris (IP  Paris) [2] ?

Rappelons d'abord que les critères de poids de ce classement incluent

  • le nombre de prix Nobel et médailles Fields émanant de ou travaillant à l'établissement classé,
  • la quantité de publications dans des revues scientifiques de premier plan comme Nature et Science,
  • le nombre de chercheurs « très cités » dans des publications reconnues.

Aussi, pour améliorer son classement, l'UPSaclay a simplement élargi son périmètre, notamment en y englobant

  • les nombreux chercheurs du CEA « très cités »,
  • l'IHES (Institut des Hautes Études Scientifiques) de Bures-sur-Yvette, qui fait bénéficier le regroupement de ses sept médailles Fields.

Il s'agit donc essentiellement du résultat d'une opération arithmétique qui ne saurait servir de jauge de réussite du regroupement des établissements à Paris-Saclay : si les entités disparates constituant l'UPSaclay s'étaient regroupées sous une bannière commune tout en restant là où elles étaient implantées auparavant, le résultat aurait été strictement le même.

 

Depuis de nombreuses années, la méthodologie du classement de Shanghaï est décriée par la communauté scientifique. Qu'il suffise de citer le billet de Pascal Maillard [1] L’échec de Shanghai et le pari perdu de Paris-Saclay, reproduisant un article du collectif RogueESR :

« Il s’agit d’un bricolage sans rigueur, dépourvu de toute rationalité scientifique, "calibré" pour reproduire le classement symbolique des grandes universités privées états-uniennes. Du reste, comment la qualité de la formation et de la recherche scientifique pourrait-elle bien varier à l’échelle d’une année, sauf à se baser sur des indicateurs délirants ? »

En outre, l'employabilité des promus ne fait pas partie des critères de classement, ce qui n'avantage pas l'IP Paris, qui se retrouve dans les profondeurs du dernier classement de Shanghaï : entre les rangs 301 et 400.

Soulignons que le classement de Shanghaï n'est pas le seul en son genre. En voici trois autres.

  • Times Higher Education world university rankings

Ce palmarès universitaire mondial est publié chaque année par le magazine britannique Times Higher Education (THE). Il classe 1600 établissements d’enseignement supérieur. Les critères pris en compte incluent la qualité de l’enseignement et de la recherche, le nombre de citations, le transfert de connaissances vers l’industrie et le rayonnement international. On lui reproche parfois de surévaluer les institutions anglo-saxonnes et d'être tributaire de ses associations commerciales.

Dans sa dernière évaluation, l'UPSaclay occupe la 117ème place, l'IP Paris la 95ème.

  • QS World University Rankings

Publié par la société américaine Quacquarelli Symonds (QS), il établit un palmarès annuel des 1500 meilleures institutions académiques mondiales.

Jusqu'en 2009, QS et THE établissaient un classement commun, ensuite les partenaires se sont séparés, de même que leurs méthodologies d'évaluation respectives. Les critères prépondérants de QS sont l'employabilité des promus, la diversité internationale des étudiants et du staff scientifique, le nombre de citations, le nombre d'enseignants par étudiant et surtout les appréciations de scientifiques à travers le monde sur les établissements évalués ; ce dernier critère est assez controversé.

Dans son édition la plus récente, l'UPSaclay occupe la 69ème place, l'IP Paris la 48ème.

  • Center for World University Rankings

Ce classement, élaboré annuellement aux Émirats arabes unis depuis 2012, est le plus récent et se veut le plus objectif. Il établit un palmarès de 2000 dans un panel de 20 000 établissements d'enseignement supérieur. Ses critères : nombre de distinctions prestigieuses obtenus par les promus et par les enseignants/chercheurs rapporté à la taille de l'institution, employabilité des promus relative à la taille de l'établissement, nombre de rapports de recherche, nombre de citations, nombre de publications dans des revues scientifiques prestigieuses.

Dans l'édition la plus récente de ce palmarès, l'UPSaclay figure au 32ème rang, l'IP Paris au 43ème.

 

Conclusion : ces classements ont tous des défauts mais aucun autre que celui de Shanghaï n'accorde à l'UPSaclay et à l'IP Paris un rang meilleur que 32ème et 43ème, respectivement.

Or, les Chinois eux-mêmes sont en train d'abandonner les classements universitaires internationaux, ce qui laisse présager la disparition de celui de Shanghaï.

Le rang universitaire de Paris-Saclay sera donc bientôt de nouveau un mirage…

 

Notes

[1] Pascal Maillard, professeur à l'Université de Strasbourg, s'était fait remarquer en 2011 avec ses articles roboratifs sur la politique d'excellence mise en œuvre par le gouvernement d'alors « Son Excellence l’excellence » : radiographie d’une imposture (volet 1 et volet 2).
L'article de RogueESR prétend que l'UPSaclay aurait pu être un succès si Polytechnique n'avait pas décidé de faire bande à part. Ce point de vue nous laisse un peu rêveur car big is not beautiful et la proximité des acteurs exacerbe leurs rivalités.

[2] Pour une description du « paysage universitaire » de Paris-Saclay, voir notre article Le cluster Paris-Saclay dans le collimateur de la Cour des comptes de février 2017.